05 juin 2006
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"Dimanche 27 avril,
Ma très chère Lola,
Ceci
est la dernière lettre que je t'écris avant mon départ. Demain, je pars
pour l'Italie, pour un voyage scolaire organisé par ma classe de latin.
Je sais ce que tu dois te dire: je suis folle de partir en Italie,
alors que je ne parle pas un mot d'italien. Je n'y vais pas pour la
langue, j'y vais pour la culture. Et pour la langue, j'ai Solène. Elle
parle italien presque couramment. Inutile donc de m'écrire toute la
semaine prochaine, je serai injoignable. Je t'écrirai tous les jours.
Enfin, j'essaierai. Mes bagages sont prêts. Il est vingt-trois heures,
je pars demain à neuf heures, je n'ai pas sommeil. Je n'ai pas vraiment
eu le temps de pratiquer ces derniers jours. Ce qui m'embête, c'est que
la pleine lune tombe pendant mon séjour en Italie. Solène et moi
trouverons peut-être le temps pour une cérémonie. Je suis un peu
inquiète, d'autant plus que j'ai fait un rêve. Il était très étrange.
Je suis assise face à un grand miroir et mon image disparait peu à peu.
Alors je me mets à pleurer, et je me réveille. Et je pleure vraiment.
Je pleure dans mon sommeil. C'est la première fois que mes rêves se
transposent dans la réalité.
J'ai hâte d'être en Italie. Je sens que ce voyage va être passionnant. Je t'embrasse fort. Sois bénie.
Ta cousine Sarah."
Sarah
reboucha avec soin son stylo à plume. Elle cacheta la lettre, inscrivit
l'adresse de sa cousine sur l'enveloppe et la posa dans le coin du
bureau. Elle la posterait le lendemain. Elle se leva de sa chaise et
son regard croisa son reflet dans le miroir. Elle s'arrêta pour
contempler la silhouette vêtue d'une chemise de nuit blanche qui lui
faisait face. D'un geste de la main, elle replaça ses boucles sombres,
et ne put retenir un frisson.
Elle
n'avait pas voulu inquiéter Lola en lui révélant qu'elle faisait très
souvent ce rêve depuis un mois. Elle n'en parlait qu'avec Solène. Sa
meilleure amie. Elles avaient commencé à pratiquer ensemble, et
partageaient ainsi un secret qui les rapprochait encore.
Sarah
n'avait jamais été une fille très extravertie. Plutôt renfermée, elle
n'avait pas confiance en les autres. Vers l'âge de quatorze ans, au
détour de recherches plus ou moins obscures, elle avait commencé à
pratiquer diverses activités que l'on regroupe sous le nom de
sorcellerie. Au début, elle voulait surtout se donner de l'importance.
Elle avait le sentiment d'avoir quelque chose de plus que les autres,
qui lui était propre. A sa plus grande surprise, elle réussissait tout
ce qu'elle entreprenait. Les phénomènes les plus incroyables se
produisaient sous ses mains. Elle avait renoncé à les expliquer. Elle
se contentait de les vivre. Elle avait ainsi commencé à prendre de
l'assurance, tout en restant discrète. Elle avait à présent dix-sept
ans et sa magie faisait partie intégrante de sa personne. Elle lui
apportait une véritable paix intérieure. Elle se sentait puissante.
Elle s'asseyait, se concentrait, et les flammes des chandelles
montaient, les objets flottaient dans les airs. Elle avait toujours
trouvé cela féérique.
Elle se glissa dans son lit et souffla la dernière bougie.
Je
suis assise devant mon miroir. Il est lisse et parfaitement
transparent. Je contemple mon reflet. Je porte un robe longue, je
crois, mais l'image est floue. Je m'approche du miroir. Mais mon reflet
s'estompe. Je veux lui crier de revenir, mais aucun son ne sort de ma
bouche. Le reflet a disparu. Le miroir est vide. Alors les larmes
viennent, je les sens rouler sur mes joues. Mes yeux s'embuent. Les
larmes me bouchent la vue.
Sarah s'éveilla en sursaut et avec le coin de son drap, essuya ses yeux et son visage.
Sur
le parking du gymnase, un bus attendait sagement que tous les élèves de
terminale soient arrivés. Sarah posa son sac de voyage devant la soute
et partit à la recherche de Solène. Mais elle aperçut sa mère qui lui
faisait de grands signes.
- Sarah, viens par là!
- J'arrive, Maman.
Elle traversa la foule.
- Il commence à y avoir foule, fit remarquer son père. Qu'attendent-ils pour vous faire monter dans le bus?
- Ils attendent les retardataires, répondit sa mère. Mais pourquoi dis-tu ça, Sylvain? Tu es pressé de la voir partir?
- Moi oui, ça nous fera des vacances.
La
remarque cinglante venait de Noémie, douze ans. Sarah aurait bien
renvoyé une pique du même genre à sa petite soeur, mais la présence de
ses parents l'en dissuada. Elle se contenta donc de hausser les
épaules. Elle aperçut enfin Solène, près du bus.
- Je crois qu'il faut y aller, déclara-t-elle. A la semaine prochaine!
Elle
embrassa ses parents, ainsi que sa soeur. Noémie fit une grimace. Elle
ramassa un petit sac à dos qu'elle pouvait garder avec elle dans le bus
et rejoignit Solène.
- Salut! Prête pour le départ?
- Plus que prête.
Solène passa une main dans ses longs cheveux blonds qui tombaient sur ses épaules, et lui murmura:
- Tu as rêvé, cette nuit?
- Oui.
- Tu as trouvé ce que cela veut dire?
- Toujours pas.
- On travaillera là-dessus là-bas.
Elle poussa un petit cri: un garçon au regard bleu sombre venait de lui tirer une mèche de cheveu.
- Salut, Solène, lança-t-il.
- Salut Manu. Ce genre de gaminerie t'arrive souvent?
- Régulièrement.
Solène
leva les yeux aux ciel dans un geste d'exaspération. Sarah se sentit
rougir. Solène plaisait beaucoup. Sarah savait pertinemment que Manu ne
lui aurait jamais tiré les cheveux, à elle. Il n'aurait même pas
remarqué sa présence. La porte du bus s'ouvrit et Sarah fut entraînée
par le flot d'élèves qui s'engouffrait dans le véhicule. Elle s'assit
avec Solène. Leur professeur de Latin, madame Vallin, les compta, fit
l'appel, et au bout d'un quart d'heure le bus démarra enfin. Sarah
sortit de son sac le programme du séjour.
- Tu as vu? Nous allons dormir à l'hôtel pendant trois nuits.
- A Vérone, en plus. La ville de Roméo et Juliette, s'extasia Solène.
-
Mardi matin, visite de Vérone. Mardi après-midi, Milan. Mercredi, on va
à Florence et à Pise. Jeudi matin, on quitte Vérone et on pars à Rome
où on sera en famille d'accueil. Après-midi libre. Le soir, on va à
l'opéra...
Elle se tourna vers Solène, inquiète.
- Je ne vais rien comprendre, à l'opéra!
- Ce n'est pas très important. Tu apprécieras plus les voix et la musique que les paroles.
- Si tu le dis.
Sarah se replongea dans la lecture du programme.
-
Vendredi matin, visite du Vatican. Après-midi à Pompéi. Le soir, dîner
au restaurant. Samedi matin, on repart vers la France. Escale à Turin
pour l'après-midi. Retour en France samedi vers minuit.
Elle reposa le papier.
- Sacré programme. Nous n'aurons pas le temps de nous ennuyer.
Elle vit le petit écran de télévision s'allumer.
- Ils vont nous passer un film.
Bercée par le ronronnement des moteurs et la musique du film, Sarah ne tarda pas à s'endormir contre la vitre.